Entre survivance d’une tradition et besoin
d’amélioration
Comme depuis des temps immémoriaux, l’édition
2006 de la fête de la Gaani a eu lieu un peu partout en région bariba. Et,
comme par le passé, la ville de Nikki aura été le point d’ancrage de cette
fête. Les plus grandes attractions de cette manifestation populaire ont eu lieu
les samedi 08 et dimanche 09 avril derniers, à la cour royale de Nikki. Au
finish, cette fête identitaire des Batombou survit toujours au temps, mais aura
sans doute besoin d’une meilleure organisation pour gagner en audience et en
retombées pécuniaires.
Cette année, la fête traditionnelle de la Gaani se tenant alors qu’il n’y
a pas de joutes électorales en vue, elle a subi une désaffection des
politiciens. Ainsi, il n’y a avait que le ministre (encore en poste au moment
de la manifestation) de l’Intérieur, de la Sécurité et de la Décentralisation,
Seïdou Mama Sika qui soit resté de vendredi à dimanche. Son collègue de la
Culture, Antoine Dayori attendu n’a plus fait le déplacement. Officiellement,
il avait un empêchement. Les députés Sacca Lafia, Abou Soulé et quelques
autres cadres de la localité comme Désiré Sacca ont fait également le déplacement.
De l’avis de Séïdou Mama Sika, c’est certainement la situation politique
du pays qui explique le peu d’affluence des officiels. Toujours est-il que la
manifestation a eu lieu. Sport, culture, foire commerciale, conférences-débats,
etc… étaient au rendez-vous.
Une fête riche en couleurs…
Après le cross country de la Gaani et la course hippique le samedi 08 avril, le
roi, personnage central de la manifestation, est entré en scène. En effet, après
avoir reçu les officiels, c’est autour de 13h30 que le roi Sero Kora II a
pris le départ pour le parcours rituel qui devait le conduire à faire le tour
de la ville. Il s’agissait pour lui de se rendre chez l’Imam, ensuite à
Ten’gnankou Bakarou, le lieu où se préparaient les guerres. Puis, le cap
sera mis sur Dakirou pour un recueillement sur le tombeau de Sero Betete
et de sa sœur Bake Douwe, avant le tombeau de Kpe Lafia à Bantiarou. Après,
le roi Sero Kora se rendit à l’ancien palais de Danri aujourd’hui réhabilité
pour faire office de musée. Autour de 15h, le roi était de retour. Ce fut
alors son premier passage devant les tambours sacrés qui ne sortent qu’une
fois l’an, à l’occasion de la Gaani. Ces tambours aux bruits sourds,
vieillis par les intempéries, il faut les voir pour imaginer leur âge !
Le roi se retirera ensuite à Bankpilou, sur le tombeau de Kpegounou Kaba Wouko
avant un deuxième passage devant les tambours sacrés qui, comme quelques
minutes plus tôt, envahiront la cour royale de leurs bruits sourds. Le roi
pouvait alors saluer les officiels présents à la tribune et retourner dans son
palais pour les cérémonies rituelles. Par cet acte, on estime qu’il se
purifie après avoir exorcisé son royaume. Cela fait, Sero Kora viendra
s’installer dans le Sinko, la case ronde, pour marquer le lancement des
manifestations de réjouissances. On assistera alors au défilé des chefs
traditionnels et des dignitaires devant les tambours sacrés, ainsi qu’à la
cavalcade traditionnelle. Mais avant cette randonnée dans le royaume, le roi
Sero Kora a adressé une prière aux ancêtres. Il s’agit, explique Zacharie
Ibouraïma, prince et guide au palais royal, d’implorer les rois défunts afin
que tout se passe bien.
Le dimanche 09 avril, ce furent les cérémonies
dites Kayessi. Ici, les chefs traditionnels et autres dignitaires viennent faire
leurs hommages au roi Sero Kora II de Nikki, une manière de lui présenter
leurs vœux de nouvel an. A cette étape, un chant rappelle les hauts
faits d’armes des guerriers. Le roi est assis dans sa case ronde et reçoit
les allégeances des vassaux et de ses administrés. Selon la catégorie sociale
à laquelle ils appartiennent dans l’organisation baatonu, ceux-ci se
prosternent, se couchent, s’agenouillent ou se roulent pratiquement dans le
sable pour saluer le roi. On notera la façon singulière avec laquelle Arari
Sina Kararougui le salue. Démarche fière et droite, il s’avance vers le roi
et une fois devant lui, lui donne le dos en s’accroupissant. L’histoire
enseigne que plus âgé que le roi, il était parti soigner un de ses bœufs
quand ce dernier a été intronisé à sa place. Fort de son âge, il ne doit
donc pas se prosterner devant son jeune frère. Au même moment, se déroulaient
dans certaines concessions, les cérémonies de rasage des Wassangari, ces
princes et princesses qui affirment ainsi leur appartenance au royaume.
Une question existentielle !
Pour les baatonu, il semble que vivre la Gaani
découle d’un devoir sacré. Autrement comment comprendre cette déferlante
humaine sur la cour royale et alentours. Combien de milliers étaient-ils ?
Venus à pieds ou débarqués par camions, vélos, motos ou voitures ? En
tout cas, comme atteints d’une hémorragie humaine, les hameaux, quartiers,
villages et autres contrées environnantes ou lointaines se sont vidés de leurs
habitants, lesquels semblaient s’être donné rendez-vous à la place des
manifestations officielles. On pouvait alors voir, à perte de vue, une marée
humaine, le froufrou des habits et leurs couleurs chatoyantes en rajoutant à
l’ambiance agréable. Le maire de Sinendé, Abdoulaye Zimé, qui a fait le déplacement,
explique qu’il ressent ce que ressentirait un initié vodoun qui, une fois au
couvent, entre en transes. Cette réalité se ressent plus encore chez ces
jeunes gens, peuhls surtout qui étaient remarquables à leurs maquillages
singuliers. Henné, craies, perles insolites complétaient une toilette faite
des derniers cris de la valise. Certains, pour faire la différence, se sont même
laissés conquérir par le rouge aux lèvres occidental et le port des lunettes
semble une mode irrésistible. La proximité du Nigéria favorise un peu cette
propension au port de lunettes bon prix qui semblent permettre à ces jeunes
d’exister et de s’affirmer. Dans le lot aussi, des filles-mères. Ce qui
interpelle si besoin en était encore, sur le problème du mariage précoce ou
forcé. En tout cas, pour chacun de ces festivaliers, autant manquer la Gaani
est assimilable à un crime de lèse-majesté, autant c’est une question
existentielle.
Une hospitalité particulière, le vice aussi !
La célébration de la Gaani révèle aussi
l’aspect particulier de l’hospitalité en pays bariba. En effet, venus généralement
de très loin, les festivaliers prennent d’assaut quelque maison sur leur
passage, pour s’y reposer la nuit. « Votre lit peut être assiégé par
des inconnus sans que vous puissiez les déloger » explique le général Séïdou
Mama Sika. On a ainsi pu voir chez le maire de Nikki Adam Boni Tessi très
impliqué dans l’organisation de la fête, des festivaliers s’inviter
derechef. Le boubou faisant office de balai, ils nettoient le sol d’un
couloir, étendent le boubou en guise de natte et se couchent après avoir dîné.
Tatiana, étudiante native de Nikki de par sa mère, est venue avec des
camarades étudiants de l’Université d’Abomey-Calavi. Alors qu’ils
avaient des problèmes d’eau, il leur a suffi de se présenter dans certaines
maisons pour demander à se doucher et, spontanément, ils ont été servis.
Cette hospitalité débonnaire touche la jeune fille qui ne regrette pas son séjour.
Au même moment, le vice était présent à cette fête. En effet, vieux et
jeunes, voire enfants, n’hésitaient pas à se rincer les yeux devant les
posters et autres gravures importés du Nigeria et exposés dans la rue pour la
vente, présentant des femmes quasi nues aux positions suggestives, le tout avec
des commentaires déclenchant l’hilarité générale. La Gaani, c’est aussi
cela, et c’est surtout l’occasion de se faire des amis, de rencontres
chaudes avec séances de jambes en l’air à gogo, explique un jeune élève
qui se plaint toutefois de n’avoir pas de sous pour entreprendre la jeune
peuhle qui fait battre son cœur. « Si tu l’approches, elle te dira
qu’elle n’a rien mangé, explique le jeune élève, une façon bien pensée
de te demander de l’argent. Le reste pourra suivre… ». A tout cela, il
faut ajouter la présence de la cigarette chez nombre de festivaliers qui, par
snobisme ou souci de paraître, répandent la fumée du tabac dans les rues où
des marchands circonstanciels se sont installés dans l’espoir de glaner
quelques sous.
Repenser l’organisation !
Abdoulaye Zimé s’inquiète de
l’organisation bâclée qui traduit un manque de cohésion entre
l’administratif et le traditionnel et suggère que le diagnostic soit vite posé
pour éviter les impairs à l’avenir. Pour le ministre Mama Sika, c’est la
seule manifestation annuelle qui réunit tous les fils de la localité sans
besoin de discipline imposée. Mais le manque d’infrastructures d’accueil
est toujours préoccupant. Aussi, se réjouit-il des efforts déployés par
certains pour ériger des hôtels de petite envergure certes, tout en souhaitant
plus pour l’accueil des étrangers surtout. Mais les piètres conditions
d’accueil n’ont pas altéré le plaisir de Inès Aboh, préfet de l’Ouémé-Plateau
qui se voit revenir avec un plaisir évident, elle qui assistait à sa première
Gaani.
Au total, pour faire grandir la manifestation,
les organisateurs gagneraient à l’entourer de plus de professionnalisme. Elle
gagnerait ainsi en dimension touristique et en prestige, de sorte qu’elle aura
de belles années devant elle. De même, on pourrait penser à mieux aménager
la cour royale en y transportant par exemple du sable marin afin de combattre la
poussière qui a rendu bien de festivaliers malades.
Par Willéandre HOUNGBEDJI